Questions de fond

Le lien parent/bébé en protection de l’enfance : une question centrale et finalement peu étudiée

By 28 août 2018 No Comments

En bref : Article de réflexion sur la question du maintien du lien pour les bébés placés en pouponnière. Que savons-nous exactement sur ces questions, quelle direction pour la recherche ? Présentation du protocole de recherche de ma thèse de doctorat et quelques réflexions sur les résultats.

 

À l’origine, un stage, un livre et des observations

Il y a quelques années, j’étais en Master 2 de psychologie de l’enfant et de l’adolescent. Je devais, comme chaque étudiant, faire mon stage et valider mon année. Déjà très informée de la théorie de l’attachement, je réalisais simultanément mon Diplôme universitaire à Paris. J’ai été reçue dans une pouponnière au Luxembourg. Mon objectif avait toujours été de me spécialiser dans la psychologie de la parentalité, la psychologie du développement des tout petits. Un stage dans une institution consacrée aux tout petits en détresse était donc un rêve pour moi.

Ma tutrice (psychanalyste lacanienne s’intéressant à la théorie de l’attachement) m’a juste donné une consigne : «  que ton travail de recherche apporte quelque chose à tout le monde, institution, parent, bébé ».  C’était un défi de taille !

 

Je me suis creusé la tête et ce faisant je suis tombée sur le livre de Maurice Berger «  l’échec de la protection de l’enfance ».

Le choc ! J’imagine que ce fut le cas pour la plupart des gens qui ont lu le livre, qu’ils adhèrent ou non au positionnement de Maurice Berger.

C’est à partir de ce livre que j’ai commencé à questionner le sujet du lien parent/enfant pour les enfants protégés, séparé de leur famille :

– Quelle était son importance au regard du développement et de la santé mentale ?

– Quelles étaient les conséquences des blessures et traumas de ces liens essentiels ?

– Quelles interventions préventives, réparatrices autour du lien ?

 

En ce qui concerne la clinique des pouponnières, très vite les visites parentales et leurs effets se sont imposés comme sujet de travail, car cela semblait être un cadre heuristique pour répondre à ces interrogations.

En effet, c’est toute la question de la signification de ces visites pour les bébés, l’expérience qu’ils en font, l’impact que cela peut avoir sur leur développement socioémotionnel que je soulevais.

Tous les jours, j’observais les bébés dans les groupes de vies avec les soignants ou leur personne de référence. J’observais le ballet des visites parentales, les crises qui se jouaient autour de ces contacts pour l’institution, pour les parents et je regardais les bébés, leurs signaux… quelle était leur expérience de tout cela ? Comment un nourrisson, un bébé, un très jeune enfant ressent-il, intègre-t-il, comprend-il les changements de personne, les changements de lieu, la familiarité et la non-familiarité, les émotions, les voix, le stress, les passages de bras, le bruit, etc.

 

De déception en déception :

J’avais la tête pleine de questions et dans ces moments-là j’aime prendre un peu de recul et consulter les littératures scientifiques.

La position de chercheur m’est alors confortable et nécessaire, car elle me permet d’organiser le flot d’informations qui m’envahit, elle me permet de trouver l’angle de réflexion juste qui va focaliser mon énergie et mon travail.

J’ai donc commencé à lire tous les articles que je pouvais trouver sur ce que l’on connaissait déjà des effets de la visite parentale chez les bébés placés.

Que savait-on de leur expérience subjective de ces liens brisés, raccommodés, renoués et coupés à nouveau de multiples fois ? Il y avait sûrement des tonnes de recherches sur le sujet, c’était inévitable.

Je fus déçue, très déçue… la littérature scientifique française parle beaucoup des visites parentales, cela occupe beaucoup les cliniciens, MAIS pas de recherche avec des méthodologies propres, juste des cas cliniques, des partages d’expérience de professionnels de terrain. Très peu d’écris spécifiques sur les bébés. Rien de bien concret à me mettre sous la dent. Rien qui m’aurait permis de me construire une représentation du vécu des bébés.

C’était d’autant plus décevant pour moi que je viens d’un cursus de psychologie du développement. Dans cette branche, on aime faire des statistiques, on aime comparer les groupes, on aime réfléchir sur des populations représentatives. Bien sûr, on accorde de l’importance à l’observation et à l’analyse de cas clinique, mais on aime surtout pouvoir généraliser les observations à une population, tirer de la recherche une information qui soit applicable largement. L’étude de cas, même bien faite, ne nous suffit pas, il nous faut des outils validés, des hypothèses à confirmer ou à infirmer, des données à récolter.

Devant ce constat que la recherche française sur la question des effets des visites parentales pour le bébé placé ne répondait pas ou seulement très peu à mes questions, je me suis tournée vers la recherche anglo-saxonne.

Je savais que les Anglo-saxons étaient bien plus avancés que nous sur ces questions et surtout sur la théorie de l’attachement. Je me disais que forcément le maintien du lien et particulièrement des visites parentales devait être forcément étudié

Nouvelle déception ! Il y avait certes davantage de recherche, mais le problème était la qualité méthodologique de ces recherches : il y avait des controverses qui durent depuis des décennies. Les biais étaient nombreux, les conclusions inutilisables :

– On comparait des enfants de groupes d’âges très différents (0 — 18 ans !!!), comme si les besoins d’un enfant placé à 3 mois étaient les mêmes que ceux d’un presque adulte de 18 ans.

– On comparait beaucoup de populations finalement très différentes, dans leurs histoires, leurs besoins : enfants adoptés en contact avec la famille biologique, enfants en institution, enfants de parent divorcés !!

Bref, un grand micmac.

 

La majorité des recherches étaient rétrospectives, c’est-à-dire qu’elles partent d’un temps T et regardent dans le passé.

La méthode de récoltes des données la plus courante était la consultation de dossiers administratifs des enfants, des questionnaires aux professionnels et/ou donneurs de soin. Pas d’observation des bébés, pas d’outils très validés, peu d’indicateurs de développement pris en compte, même la question de l’évaluation de l’attachement n’était pas particulièrement étudiée.

Attention ! Je ne dis pas que ces méthodes ne valent rien, elles sont utiles au contraire, surtout pour déblayer un champ de recherche qui s’ouvre, mais cela doit absolument être complété par d’autres méthodologies (comparatives, prospectives), car elles sont riches de biais.

Or, en ce qui concerne le maintien du lien en protection de l’enfance, il n’y a pratiquement pas de recherche prospective. On ne regarde pas quelle est l’expérience des enfants au-delà du cas clinique. Pire encore, il n’y avait qu’UNE SEULE recherche sur les bébés. Voir l’article de la revue de question.

Le constat était là et me surprenait : finalement, on ne savait pas grand-chose sur ces questions et nous n’étions qu’au début de ce champ de recherche. Je me disais que cette observation en elle-même était significative de la complexité du sujet.

Plus grave qu’il n’y paraît pour plusieurs raisons…

Cet état des lieux était, pour moi clinicienne et chercheuse, grave pour plusieurs raisons :

 

1 – l’importance du développement précoce

Toutes les recherches en neuroscience, en attachement, en psychologie de l’enfant démontrent que les trois premières années de la vie sont essentielles pour la construction de l’individu. On parle de période sensible.

Le cerveau va multiplier non seulement sa taille, mais aussi son nombre de connexions neuronales.

Les réseaux neuronaux vont s’organiser et se renforcer sur la base des expériences qui vont être vécues pendant cette période.

Le bébé va organiser ses autoroutes neurologiques, va télécharger son logiciel d’« être au monde et en relation » au cours de ces années-là.

Même si tout n’est pas décidé avant 3 ans ou 6 ans, même si tout n’est pas fixé une fois pour toutes, il n’en reste pas moins que les expériences précoces laissent une empreinte spécifique dans la neurologie des individus.

Et tout naturellement, on devrait se poser la question de savoir si l’on porte, pour les bébés placés qui ont déjà des traumas dans leur petite vie, une attention particulière, suffisante à leurs conditions de développement. Du moins c’est une des questions que je me pose. D’autant que les études ACE ont montré l’effet des expériences adverses d’enfance à long terme.

2— La question des droits de l’enfant :

Nos bébés de pouponnières sont une population très particulière lorsqu’il s’agit des droits de l’enfant et à laquelle il convient de s’intéresser.

En effet, elle défie les représentations que l’on peut avoir du développement normatif. C’est une population qui nous force à voir que les droits de l’enfant ne sont pas si simples à appliquer, même en protection de l’enfance. Elle est exceptionnelle. Reprenons ensemble les grands principes des droits de l’enfant et analysons-les au regard des spécificités de cette population des bébés en pouponnière :

  • La DDE et CIDE affirment que l’enfant a droit à une protection spéciale du fait de son immaturité.

C’est le cas de nos bébés en pouponnières, ils sont protégés, de leurs parents bien souvent. En ce sens ils sont déjà une exception puisque normalement c’est le parent qui est le premier protecteur.

  • La DDE et CIDE affirment  qu’il faut aider les parents.

Dans la plupart des institutions il y a de réelles tentatives d’aider les parents et certaines réussites en ce sens, mais c’est une position particulière que de vouloir aider les parents à qui ont a enlevé leur enfant. Comment construire une alliance thérapeutique, une alliance de travail dans ce monde particulier de la protection de l’enfance ? Si la volonté est là, la possibilité de réussir cliniquement est beaucoup moins évidente.

Jusque là, les droits de l’enfant sont relativement respectés, MAIS :

  • La DDE et CIDE affirment  que l’enfant ne doit pas être séparé de ses parents.

En ce sens nos bébés de pouponnières ne rentrent plus dans les clous

  • La DDE et CIDE affirment  que si la séparation est néanmoins nécessaire, il convient de privilégier d’abord les familles d’accueil sur les institutions.

Les bébés de pouponnière constituent donc une exception, la vie en institution devant être un dernier recours.

  • La DDE et CIDE affirment  que la continuité est le principe en ce qui concerne les conditions de soins et d’éducation.

Là aussi, les bébés de pouponnière constituent une exception. Quelle expérience de continuité font-ils ? Quelle est leur expérience quotidienne ? Comment leurs compétences développementales, cognitives leur permettent-elles de s’adapter ou non à cet environnement et de s’y développer ?

  • Ils sont en contact avec 6-7 adultes par jours par opposition à une, deux, trois personnes d’attachement familières pour les bébés dans leur famille d’origine ou en famille d’accueil.
  • Ils sont confrontés à des équipes changeantes, souvent instables. Le travail en pouponnière est très difficile et stressant, il y a donc beaucoup de changements dans les équipes. Les donneurs de soins partent en week-end, en congé, travaillent à mi-temps, tombent malades et sont donc absents, disponibles de façon imprévisible pour le bébé. Il a donc du mal à prédire qui sera son interlocuteur, à organiser son comportement social en fonction des relations significatives. Il y a aussi les changements de lieux, de rythme, de façon de faire. Le bébé peut-il vraiment faire une expérience de continuité et si oui sur quelles bases ?

La norme, on le comprend, dans la vie des institutions, est davantage le manque de continuité que la continuité. Ce n’est pas parce que les institutions ne sont pas d’efforts, mais parce que c’est ainsi. C’est en effet la réalité de la vie en institution, même si ces dernières tentent désespérément d’améliorer les choses en désignant des personnes de références, en développant des approches de soin comme le maternage insolite de Loczy ou toutes autres innovations. Il n’en reste pas moins une question essentielle qui n’a pas encore de réponse claire : sachant ce que l’on connaît sur les effets de l’institutionnalisation sur le développement, est-ce que la collectivité (même de très bonne qualité) comme seul milieu de vie est un environnement adéquat pour le bébé humain ? (On ne parle pas ici des crèches).

Nos bébés de pouponnière ont donc beaucoup à nous apprendre de par leurs conditions exceptionnelles de développement et l’on constate que les droits de l’enfant ne sont peut-être pas aussi faciles à respecter qu’on pourrait le penser. 

3— L’intérêt supérieur de l’enfant: Une notion qui pose question :

La notion « d’intérêt supérieur de l’enfant » est la pierre angulaire sur laquelle d’articule le respect des droits de l’enfant, sur laquelle les décisions de séparation/réunion/contact d’avec les parents sont prises.

Qu’est-ce que cette notion ?

En fait il n’en existe pas de définition précise . (lire cet article )

C’est une notion kaléidoscopique : il y a en effet presque autant d’intérêts supérieurs de l’enfant qu’il y a de parents, de juges, d’éducateurs, de politiques, de bien pensants !

C’est une notion utilisée systématiquement pour justifier des décisions qui auront des effets importants sur le devenir des enfants, mais qui n’est pas tangible, qui ne possède pas une réalité propre, définie. On peut, légitimement, se poser la question de sa pertinence dans la clinique des bébés protégés. C’est le constat qu’en fait Pierre Verdier ((Avocat au barreau de Paris, ancien directeur de DDASS, ancien membre du CSA.)) et d’autres auteurs avec lui pour l’enfance en général. (lire cet article )

La question se pose aussi de savoir s’il ne serait pas sage d’informer par la science cette notion d’intérêt supérieur de l’enfant.

Les apports de différents champs scientifiques comme la théorie de l’attachement, la psychologie du développement, la psychotraumatologie pourraient, plus qu’ils ne le font actuellement, selon moi, apporter un éclairage intéressant et « informer »  cette notion d’intérêt supérieur de l’enfant.

Un exemple intéressant pour illustre mon propos : dans la DDE et la CIDE, si le lien parent/enfant est bien protégé, la notion de lien d’attachement ne l’est pas. Or, c’est bien en lien avec une ou plusieurs figures d’attachement que le bébé va organiser son développement dans une continuité relationnelle. Ces personnes d’attachement, comme on le sait bien en clinique de la protection de l’enfance, ne sont pas toujours les parents biologiques. Du coup, quel est l’intérêt supérieur de l’enfant ? Être en lien avec ses parents biologiques pour respecter ses droits ? Être en lien avec ses figures d’attachement pour respecter ses besoins ? Que nous dit la science ? Il me semble que la recherche sur le trauma précoce, les effets de la séparation, la santé mentale du bébé plaide en faveur de la préservation des liens d’attachement.

Dans la même logique, la recherche scientifique pourrait davantage informer nos méthodes d’évaluation et de prise de décision en aidant à prendre davantage en compte l’expérience des enfants à un âge préverbal. C’est ce que j’ai tenté de faire dans ma recherche.

 

Bien entendu, chaque champ scientifique possède ses limitations. Ils traversent tous des remises en question, les avancées techniques pouvant, de temps en temps, secouer tout un champ théorique. Pourtant, cela reste des disciplines construites grâce à la méthode scientifique. Elles peuvent nous informer sur le vécu des bébés et donc informer leur « intérêt supérieur ». En effet, la méthode scientifique est, en elle-même, une méthode de construction du savoir qui prend en compte, en son sein, la gestion des biais, et permet de limiter au maximum l’effet de croyances, opinions individuelles. N’est-ce pas ce dont nous avons besoin lorsqu’il s’agit de prendre des décisions ayant un effet sur  la vie des familles et le développement des bébés ? Si nous n’avons pas d’obligation de résultat, n’avons-nous pas une obligation de moyens ?

La méthode scientifique appliquée à nos processus d’évaluation dans nos pratiques de protection de l’enfance ne serait-elle donc pas particulièrement indiquée pour traiter des questions extrêmement complexes comme le placement des bébés ?

Bien évidemment, c’est déjà ce que l’on tente d’appliquer, mais je me demande souvent si l’on ne pourrait pas l’utiliser de façon plus effective et systématique pour les bébés de pouponnière, surtout au quotidien pour évaluer l’impact de nos décisions. On observe beaucoup, mais sans méthodologie, sans outils bien validés et on le fait sans se protéger des nos biais naturels et compréhensibles.

Appliquer la méthode scientifique pour comprendre le point de vue des bébés en pouponnière :

En effet, comment objectiver le vécu émotionnel des bébés placés, de cette population exceptionnelle qui défie les droits de l’enfant, séparés de leurs parents à des fins de protection ? Comment identifier leurs besoins en termes de construction, maintien, réparation du lien parent/bébé ?

Quelle expérience font-ils des visites, de la relation aux personnes de soin, à leurs parents ? Comment se construisent-ils ? Organisent – ils leurs comportements et surtout leur stratégie d’attachement ? Qu’apprennent-ils de toutes ces expériences pour développer leur position d’« être au monde » ? Quelles informations fiables avons-nous pour évaluer ces questions pour chaque individu ?

Pour répondre à ces questions, toutes nos pratiques actuelles sont informées par les résultats de la recherche dans différents champs de recherche comme :

-l’étude de l’effet des séparations précoces,

-l’étude de l’effet de l’institutionnalisation,

-l’effet de la psychopathologie parentale sur le développement du bébé,

-l’effet du stress toxique précoce,

MAIS comment tout cela s’articule-t-il lorsqu’il s’agit du maintien du lien entre parent et bébé séparés par le placement ? Comme cela s’articule-t-il lorsqu’il s’agit de comprendre l’expérience que font les bébés, au quotidien, des visites parentales ? Comment cela s’articule-t-il pour prendre les décisions pour une famille, en particulier dans l’« intérêt supérieur »  de l’enfant ?

Finalement on ne le sait pas ! et ce constat peut expliquer les vifs débats dans les équipes de protection de l’enfance. Ces tensions sont particulièrement aiguës lorsqu’il faut décider de l’organisation et de la fréquence des visites, émettre un jugement sur la capacité parentale, travailler le lien parent/enfant, déchoir des parents de leurs droits parentaux, etc.

Ainsi, il me semblait que la première étape pour ma thèse était de tenter de l’objectiver, avec une méthode la plus propre possible scientifiquement parlant, l’expérience des bébés et leurs besoins dans le contexte du maintien du lien parent/bébé séparé par le placement. Il s’agissait de rendre compte de l’expérience des bébés, de tenter définir leurs besoins en tant que groupe, mais aussi pour chaque individu dans son histoire unique.

Réfléchir aux moyens d’apporter méthodologiquement la possibilité de prendre en compte l’opinion des bébés qui ne parlent pas, d’informer cette notion « d’intérêt supérieur de l’enfant » pour les tout petits et d’une certaine manière de permettre l’application de l’article 12 de la CIDE pour les bébés.

 

Comment cette réflexion a-t-elle permis de conceptualiser le protocole maintien du lien ?

 

Toutes les questions soulevées ci-dessus n’ont, hélas et loin de là, pas reçu de réponse dans ma thèse. Cependant, de cette réflexion est né le Protocole Maintien du lien (article). C’est un processus méthodologique (en cours d’évolution) dont l’objectif est de tenter d’objectiver l’expérience du bébé au cours des visites parentales. Pour moi, c’était la première étape nécessaire dans un processus de recherche scientifique qui m’apparaissait en friche. J’ai souhaité penser l’objectivation méthodologique de l’expérience que faisaient les bébés de la visite parentale, parce qu’il me semblait que c’était là le point de départ logique : demander aux principaux concernés leur point de vue ?

Belle idée, mais gros challenge. Comment rendre compte de l’expérience du bébé de façon la plus objective possible, la moins intrusive possible (c’est un prérequis scientifique et éthique) ? Comment convaincre institutionnels, parents, bébés de réaliser cette recherche ? Comment fédérer ce monde stressé, perpétuellement en crise autour de cet objectif ?

La réponse est : EN FAISANT DU LIEN. Il a fallu créer des partenariats, des réseaux, parler, expliquer, communiquer, échanger avec les professionnels, les directeurs, les parents, les commissions éthiques, plus de deux ans de préparation pour parvenir à relever des données d’observation sur les bébés. J’ai fait des heures de psychoéducations sur le lien parent/enfant, le trauma développemental, la communication du bébé, les méthodes d’évaluation précoce…

 

Simultanément, il a fallu construire un protocole scientifique fiable, valide et LE MOINS INTRUSIF POSSIBLE. Pour cela je me suis appuyée sur les travaux de mes prédécesseurs.

Construire un protocole pertinent :

Mes prédécesseurs dans ce champ de recherche, qui sont-ils ?

  • René Spitz qui le premier a utilisé la vidéo pour observer la réaction des bébés à la séparation et montrer au monde la souffrance des bébés séparés de leur environnement.Attention, la vidéo est difficile à regarder émotionnellement.

 

  • James et Joyce Robertson qui ont eux aussi documenté la réaction des bébés à la séparation en utilisant l’observation armée de la vidéo. L’un des films les plus connus et encore souvent utilisé pour la formation des professionnels est « John à la pouponnière ».
  • Myriam David, Jenny Aubry et Geneviève Appel, nos pionnières françaises, qui ont aussi utilisé la vidéo et des méthodes d’évaluation standardisées pour documenter le vécu des enfants placés, leur évolution… vidéo
  • Les travaux des éthologues comme Harlow et Hinde sur les singes rhésus même si bien sûr je ne risquais pas éthiquement de créer une telle situation de stress, de tels traumas.

Vidéo en anglais – la vidéo est aussi difficile à regarder.

 

  • Mary Ainsworth et la situation étrange. Le protocole de la situation étrange permet d’évaluer la stratégie d’attachement développée par un bébé entre 12 et 18 mois. Ce protocole repose sur le principe d’évaluer la réaction du bébé à de brèves séparations avec la figure d’attachement. Cependant, cette procédure était éthiquement questionnable pour les bébés de pouponnière déjà traumatisée dans le lien et surtout le protocole n’avait pas de sens écologique pour des bébés qui vivent déjà séparés de leurs parents. Vidéo en anglais

 

Le protocole de recherche :

Puisque la plupart de mes prédécesseurs avaient utilisé la vidéo, il me semblait logique et pertinent d’en faire de même pour étudier l’autre aspect de la séparation parent/enfant : le maintien du lien par les contacts en visite. J’ai donc choisi une méthode d’observation armée de la vidéo. J’ai choisi d’évaluer le retrait relationnel chez le bébé (https://www.adbb.online/about-us/). Le retrait relationnel est un comportement défensif du bébé face à un environnement suffisamment inadéquat. Il peut être transitoire/réactionnel en réaction à une situation désagréable ou au contraire chronique et prolongée en lien avec des tableaux cliniques plus alarmants comme la dépression parentale, la carence de soin, un trouble organique, la douleur aiguë, etc. Dans le protocole, j’ai couplé cette observation du comportement de retrait relationnel à d’autres indicateurs bien connus associés à un risque pour le développement socioémotionnel :

 

– la sensibilité parentale (évaluée avec l’échelle de sensibilité d’Ainsworth),

la synchronie dyadique en visite (évaluée à l’aide du CARE-Index)

– et enfin un marqueur du fonctionnement neurophysiologique : une évaluation du cortisol salivaire du bébé.

J’ai donc observé à l’aide de tous ces outils un groupe de bébés avant, pendant, après (sur 24 h) une visite parentale. C’était une recherche prospective exploratoire. Je voulais simplement voir ce que les bébés pouvaient me montrer. Les outils étaient là pour éviter les biais et pouvoir proposer ensuite des hypothèses interprétatives.

Voici le protocole :

Schéma Protocole de recherche maintien du lien

schéma présentant les différents moment d’observation et les différents outils pour évaluer l’effet des visites parentales chez les bébés placés en pouponnière.

Cette recherche a permis d’apprendre de nombreuses choses  et je ne pourrai jamais assez remercier les parents qui ont donné leur accord de participation à la recherche et qui m’ont fait confiance (s’ils lisent ceci merci +++++++).

 

Les résultats :

  • le premier d’entre eux, c’est qu’il faut absolument développer la recherche sur cette question spécifique de la construction/maintien du lien pour les bébés placés. En effet, si mon protocole n’a pas permis de répondre à toutes les questions soulevées, loin de là, il en a en revanche confirmé l’importance de faire de la recherche sur ce sujet et élargi la réflexion. Par exemple :
    • quels sont les critères à prendre en compte pour les décisions de placement, de contact ? Cela dépend de l’âge du bébé. A-t-il déjà construit un lien d’attachement avec ses parents ? À quel degré souffre-t-il de la séparation ? Les parents ont-ils la capacité d’évoluer ? Quelle est la raison du placement ? Etc.
    • Quelles interprétations fait-on des réactions du bébé, quel sens leur donne-t-on ? En effet, cela est fortement dépendant de nos croyances sur le bébé, les parents, la parentalité « adequate », le moral, la culture, etc. Du coup, qu’est-il important d’observer, de prendre en compte ?
    • Quel sens le bébé construit-il de ces expériences selon son histoire, le contexte ? Peut-on savoir si, pour lui, le contact avec un parent est un stress ou au contraire une ressource ? Comment objective-t-on cela ? Comment garantir le plus possible que nos propres vues sur l’éducation, la culture, la parentalité ne viennent pas aggraver les situations plutôt que les améliorer ?

Les résultats de mon travail n’ont pas permis de répondre à ces questions. En revanche, ils ont questionné la pertinence de certaines attitudes par rapport au lien parent/enfant pour les bébés placés, certaines de nos interprétations, certaines de nos pratiques. Voici un résumé des conclusions :

  • Il apparaît que le tableau est particulièrement complexe. Dans cette recherche, on a pu mettre en évidence trois profils de réactions (mais il y en a peut-être/sûrement d’autres). Leurs caractéristiques spécifiques ne sont pas encore claires même si on a pu avoir des indices de l’importance de facteurs comme l’âge du placement, la sensibilité parentale, les causes du placement, la qualité du développement de l’enfant, le sexe, l’âge de l’enfant sur l’effet des visites. Ces facteurs ont des effets spécifiques individuels, mais sont aussi reliés entre eux. Il faudrait donc comprendre les tenants et les aboutissants et pour cela poursuivre la recherche. Les trois profils mis en évidence n’ont pas eu les mêmes réactions face à la visite parentale, n’en font probablement pas la même expérience et n’ont donc probablement pas les mêmes besoins.

 

  • Il apparaît aussi que les résultats obtenus amènent des interprétations qui sont contre-intuitives. Par exemple, quand un bébé va plus mal en rentrant de la visite parentale, ce n’est pas forcément le signe, au regard de nos outils et de nos données, que la visite s’est mal passées avec le parent. Au contraire, pour certains enfants cela pourrait même être l’indicateur qu’il souffre d’être à nouveau séparé de ses parents (le résultat est bien évidemment à confirmer). Pourtant, souvent une réaction négative marquée du bébé à la sortie d’une visite avec le parent est interprétée comme le signe que la visite s’est mal passé. C’est sur cette observation que les décisions de fréquence ou d’espacement des contacts notamment sont prises.

Plus dérangeant encore, si un bébé est souriant après une visite, ce n’est pas non plus forcément un indicateur que la visite s’est bien passé. Possiblement le bébé est simplement soulagé de sortir d’une situation qu’il vit comme stressante, le plaisir de retrouver sa vie de groupe, ses soignants, la familiarité. Les bébés sont des êtres qui vivent dans le présent, ils réagissent sur le moment. Leurs signaux n’ont pas forcément la même signification que pour nous adulte.

Enfin, certains bébés semblent ne pas réagir du tout. C’est questionnant ! Il convient de chercher à comprendre cette observation. Ont-ils un diagnostic spécifique (dépression ? trouble de l’attachement ? Syndrome autistique ? autres ?). Ont-ils renoncé d’une façon ou d’une autre à faire sens de leur expérience ?

Ces résultats, présentés ici «  à la louche », mais consultables ici et . Ils soulèvent de nombreuses questions, mais impliquent tous qu’il conviendrait absolument de former davantage le personnel à l’observation du bébé. Ils impliquent aussi de prendre en compte le retrait relationnel qui est un comportement défensif du bébé à connaître et à comprendre.

Cette recherche a aussi montré le besoin de davantage de méthode si l’on prétend prendre des décisions qui touchent aux liens dans les familles et qui respectent les droits de l’enfant. L’objectif serait de minimiser les erreurs dans les traitements des informations, minimiser nos biais, l’effet de nos croyances, de nos peurs… prendre en compte le vécu de bébé en l’objectivant par une méthode valide et solide.

 

Comment cette recherche a-t-elle défini mes choix professionnels et ma pratique 

Cette expérience a été riche à plus d’un titre.

 

Tout ceci dans l’espoir de pouvoir intervenir en amont (avant la séparation parent/bébé) et en aval (après la séparation) pour préserver, maintenir ou restaurer le lien parent/enfant, de ramener sans cesse la question de l’EXPÉRIENCE DU BÉBÉ dans le travail des professionnels, car je crois très fort que le lien parent/enfant est le fondement sur lequel repose notre société.

 

Il reste énormément de travail  pour confirmer les résultats de ma thèse et continuer à comprendre cette question du lien pour les bébés protégés. Le besoin de former les professionnels de terrain est aussi important, ainsi que celui de convaincre les politiques d’investir dans la santé mentale des parents et des tout petits.

J’ai ce rêve secret de voir un jour se créer un réseau de professionnels qui voudraient prendre à bras le corps ces questions, car il me semble que pour soigner le lien parent/enfant, IL FAUT FAIRE DU LIEN.