À force de faire des injonctions à la bientraitance, je me demande si nous ne devenons pas maltraitants.

Un discours qui me dérange :

Hier, je donnais une formation sur la traumatologie chez le mammifère. Inévitablement, la question de la bientraitance et de l’éthique a pointé le bout de son nez.

J’ai alors été frappée par le discours de mes apprenants envers les autres et envers eux-mêmes.

Ce sont pourtant toutes de belles personnes, avec une vraie volonté d’apprendre, de comprendre, d’aider, mais leur discours était rempli de « il faut ». Il faut lâcher prise, il faut accepter, c’est un travail à faire sur soi qu’il faut s’obliger à faire, il faut comprendre, il faut évoluer, il faut méditer, etc. Je ne me suis dit, mais non sang ! Non ! Il ne faut pas, on EST c’est tout !

Ce discours n’est pas bien traitant, même s’il est justifié scientifiquement et que l’intention est bonne, cela reste un discours violent. Il ne faut pas ! Car quand on convoque le « il faut », on convoque l’autre, la société, les règles, le moral. On est alors dans le jugement pas dans l’empathie, pas dans la compréhension, pas dans l’accompagnement.

Une obligation à se sentir bien, à faire un travail sur soi.

Tous se passe comme si nous avions une obligation implicite ou même explicite à travailler ardemment, éventuellement même violemment, à éviter le négatif.

Qu’est-ce que j’entends par « le négatif » ? Eh bien, ce sont les émotions négatives : colère, peur et pire encore la tristesse.

L’injonction semble être  « tu ne dois pas rester triste, en colère, effrayé, tu dois faire quelque chose pour ces états intérieurs  » (sous-entendu qui te dérange, mais qui nous dérange aussi) et chacun alors consomme du stage de développement personnel, la dernière formation sur la prise de conscience, la mindfullness, recherche sur internet comme s’améliorer, etc. dans une volonté de surface bientraitante, parce que le ressentit négatif est maltraitant et donc il faut ne plus le sentir.

Ne pas être seul quand c’est difficile.

Hum… je ne suis pas certaine que ce soit la bonne voie.

Il me semble que la bientraitance c’est avant tout ÊTRE AVEC, rester là le temps nécessaire, accompagner, sans vouloir changer ce qui se passe pour la personne, sans vouloir transformer son état, son émotion, juste être là, qu’elle ne soit pas seule dans les moments sombres.

J’ai le droit d’être triste, en colère, apeuré, heureux. Il n’y a pas d’obligation à devoir faire évoluer ces émotions, ses sentiments. Je ne peux de toute façon que les vivre ou les refouler. J’ai même probablement besoin de les vivre pour en apprendre quelque chose, pour en tirer éventuellement une connaissance de moi et de mes besoins.

Mais si je travaille sans cesse à les faire passer, à les solutionner au nom d’un « il faut » injonctif qui se déguise en recherche compulsive de positif et de bientraitance alors je suis en fait dans l’évitement.

`C’est comme refuser de se faire porter par la vague, cela va demander beaucoup d’effort et d’énergie. C’est comme si on refusait d’entrer dans ce tunnel sombre que peuvent être parfois les émotions. Pourquoi, parce qu’on ne veut pas y aller seul… c’est certain, les choses difficiles de la vie sont plus faciles accompagnée d’une personne signifiante qui peut rester avec nous et attendre que le processus passe.

Une baguette magique pour ne plus sentir.

Hier dans la formation, j’avais le sentiment, en expliquant les émotions, la traumatologie que les apprenants voulaient avoir un moyen de forcer l’expérience négative hors de la personne, de l’animal qui l’éprouve, de l’éviter à tout prix ou de la supprimer (ce que je comprends, ce ne sont pas des sensations confortables).

Elles voulaient une baguette magique pour supprimer le négatif parce que la souffrance de l’autre est difficile à voir et à accompagner.

C’est, à mon sens, mal comprendre la fonction des émotions et surtout des émotions négatives.

Je ne pense pas que la solution soit dans l’injonction à suivre tout un tas de techniques plus ou moins psychologiques pour soi-disant «  gérer les émotions » même si celles-ci ont une intention bienveillante, bientraitante.

Le paradoxe absolu c’est « il faut que tu prennes soin de toi » hum… , mais si je ne le fais pas ou que je n’y parviens pas c’est que peut-être il y a une bonne raison. Peut-être ne suis-je pas encore à ce point-là de mon chemin, peut être qu’un trauma m’en empêche, une peur plus grande que l’inconfort, peut-être que je n’ai pas encore conscience de mon besoin et que la personne qui me conseille est trop en avance sur le chemin qu’il me faudrait réaliser pour comprendre la notion de prendre soin de moi. Me dire « il faut »  que tu prennes soin de toi est peut-être vrai, mais pas juste et finalement, cette injonction « bientraitante »  crée un sentiment de déconnexion de l’autre, le sentiment d’être jugé, peut être même le sentiment d’être incompris.

Cela crée une rupture dans la relation et un sentiment d’isolement. Il est peut-être plus intéressant d’accompagner la personne et de l’aider à prendre conscience des états qui sont les siens : je vois que tu es en souffrance, tu me le dis : comment te sens-tu là maintenant ? Tu aurais besoin de quoi ? Je reste avec toi…

La même injonction pour les enfants .

 Je me fais la même réflexion quand on parle de la bienveillance envers les enfants.

Les discours sont des discours fait de « il faut ».

On est d’ailleurs passé d’un extrême à l’autre : de « il faut »  sanctionner, éduquer, faire comprendre à « il faut » comprendre, accepter, accompagner..

Hum. À nouveau. Lorsqu’un parent frappe son enfant (on sait que la violence sur les enfants n’est pas bonne pour leur développement) lui dire qu’il ne faut pas le faire, de façon même très «  bienveillante » à coup de résultat de recherche sur les neurosciences affectives ne le fait pas se sentir mieux. Il se sent jugé, culpabilisé, en échec en tant que parent. Il est plus intéressant de chercher à comprendre ce qui, pour cet adulte, le mets en difficulté à ce moment-là. De quoi, lui, a-t-il besoin pour ne pas avoir recours à  cette manière d’agir. Que ce passe-il pour lui quand l’enfant pleure, manifeste ses besoins, s’active de façon extrême ?

Parce que les enfants sont comme cela, ils ont le don d’appuyer sur nos boutons rouges et de déclencher nos alarmes intérieures. Que se passe-t-il quand le parent a le sentiment de ne pas contrôler l’enfant ? Quelle peur cela réveille-t-il en lui pour que l’émotion le pousse à devenir violent envers un petit être vulnérable qu’il aime ? Ça doit être important non ? Quelle est l’émotion inconfortable, douloureuse, qui est venue mettre en mouvement et communiquer un danger, un besoin, qui se manifeste et tente de dire quelque chose ? Qu’elle est l’histoire de cette émotion ?

Lorsque l’on se positionne de cette manière, on est alors ensemble dans le tunnel, on est dans l’empathie, on est dans bientraitance.

Le positionnement, c’est de comprendre et d’accompagner la personne pendant qu’elle vit les choses jusqu’à ce qu’elle parvienne à se réguler, puis à réfléchir pour qu’elle trouve SES propres solutions. Lui dire « il faut »  même avec tout la bienveillance du monde ne permet pas cela.

Dans la grande majorité des cas, les gens savent très bien à l’intérieur d’eux-mêmes ce qu’il faudrait qu’ils fassent, mais ils n’arrivent tout simplement pas à passer les tunnels tout seuls.

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