Je suis une attachementiste dans l’esprit et dans le corps, dans ma clinique et théoriquement. J’ai entamé des études de psychologie après le bac parce que ma mère d’accueil au Canada m’avait parlé des travaux de John Bowlby et j’avais été fascinée. C’était il y a presque 30 ans. Pourtant aujourd’hui, si la théorie et ses applications se développent, je me demande, que fait-on de la théorie de l’attachement ?

De plus en plus de formations…

En effet, de plus en plus de formations fleurissent, prétendant présenter la théorie de l’attachement. Ces formations sont souvent à destination des parents ou de professionnels de l’enfance. Il y a aussi tout ce courant de la parentalité positive qui utilise la théorie de l’attachement comme caution scientifique.

Ce sont des formations/des ateliers qui sont mis sur le marché par des individus qui ont peut-être lu, ou travaillé un peu sur le sujet, mais qui n’ont pas vraiment fait de formations spécifiques longues, qui n’ont jamais vu ni évalué une situation étrange, ni même des interactions précoces. Ces personnes ont encore moins réalisé de préparations à l’utilisation des outils de la théorie de l’attachement. Elles ne connaissent en fait aucune des méthodologies approfondies de la recherche ou de la clinique, sur le lien tel que l’interview d’attachement de l’adulte ou de l’enfant. Je le sais, car ces formations sont difficiles d’accès et réservées (à tort ou à raison) à des professionnels de la santé ou de la santé mentale, du médico-social. Pour les suivre, il faut être très à l’aise en anglais puisque pour le moment il n’en n’existe aucune en français, il faut se déplacer outre-Manche ou outre-Atlantique, investir des sommes importantes.

Je me demande souvent aussi au regard de ce qu’elles affichent dans leur communication (et je reste vague volontairement, car c’est la tendance que je veux dénoncer non une personne en particulier), si elles ont travaillé auprès de populations vulnérables ayant de vrais problèmes dans le lien ?

La théorie de l’attachement explique que ce qui semble évident ne l’est justement pas…

Pourtant la valeur de la théorie de l’attachement est dans la compréhension des relations parent – bébé et jeune enfant non normatives, des familles en difficulté, quand le lien paraît ne pas fonctionner, quand l’enfant est en danger ou l’a été.

Il s’agit de comprendre comment on en arrive à devenir négligent, maltraitant avec son enfant et comment ces conditions d’éducation affectent l’enfant. En tout cas, c’était le positionnement de John Bowlby. Je ne suis pas certaine que ni lui ni Mary Ainsworth approuveraient les applications qui sont faites de la théorie de l’attachement.

Cette théorie tente d’expliquer avant tout que ce qui paraît simple ne l’est justement pas, elle tente d’expliquer la complexité, les processus profonds qui nous construisent dans le lien. Soyons clairs, la stratégie d’attachement est un mécanisme inconscient. Nous sommes en général aveugles à notre propre stratégie d’attachement et sauf un travail très approfondi en thérapie, je pense qu’on le reste et c’est normal. L’évaluation, avec des outils valides pour lesquels on est formé, est nécessaire, car rien n’est évident au premier abord…

J’ai réalisé plusieurs protocoles de “situation étrange”, j’ai codé de nombreux interview d’attachement d’adulte,  j’ai moi-même « subie » l’adult attachment interview, je ne sais toujours pas quelle est ma stratégie d’attachement et je ne peux, sans passer par tout le processus d’évaluation, affirmer quelle est la stratégie d’attachement de mes petits patients.

Vulgarisation abusive.

Pourtant aujourd’hui, on nous brandit les trois “patterns of attachment” comme trois étiquettes expliquant toutes nos difficultés relationnelles, que ce soit avec nos parents et/ou nos conjoints(e)s et/ou nos enfants. Franchement, cela me met en colère, car ces gourous de la parentalité positive et autre (oui, oui gourous) font de la théorie de John Bowlby, de Marie Ainsworth, de Mary Main et de Patricia Crittenden, une recette de cuisine pour être un bon parent, bon ami, bon conjoint et un fonds de commerce lucratif.

Dans leur logique d’utilisation de la théorie de l’attachement, et je suis délibérément provocatrice, pourquoi alors ne pas mettre sur pied un permis de parentalité tant qu’on y est, vraiment ? Seuls ceux pouvant faire preuve d’un attachement sécure, avant ou après thérapie, avant ou après atelier, pourront avoir le droit d’avoir des enfants ? Puisque l’attachement sécure serait un optimum, nous devrions tous travailler à devenir davantage sécures.

Ce que les non-spécialistes de l’attachement ne savent en général pas, c’est que l’on parle de processus dans la théorie de l’attachement, que les patterns/stratégies définis par Mary Ainsworth ont évolué et évoluent encore, que ce ne sont pas des catégories de classification, mais des dimensions ! Que la catégorisation ne possède qu’un objectif de simplification pour le traitement des données en recherche et n’a pas de pertinence clinique, en tout cas pas au niveau où on l’utilise actuellement.

Ces pseudo- formateurs font de la théorie de l’attachement une théorie déterministe, culpabilisante pour les parents, dangereuse pour les professionnels avec une suprématie de la sécurité de l’attachement à tout prix. Oui, la sécurité du lien est un facteur protecteur, non ce n’est pas le seul et il faut avant tout se poser la question des conditions qui permettent à un parent d’être un soignant sécurisant.

Mais pour le moment, on a tendance à entendre et voir un discours du type : « Si l’enfant est difficile alors il n’est pas sécure, de ce fait, il y a un problème, le parent ne fait pas ce qu’il faut, aidons-le ! »

C’est mal comprendre les liens entre la théorie de l’attachement et la théorie de l’évolution, mal connaître la fonction de survie et d’adaptation de l’attachement pour notre espèce.

La théorie de l’attachement est une théorie complexe, riche, en forte évolution, dont les applications cliniques commencent juste à se développer. Elle cherche à comprendre les liens entre les conditions affectives d’éducation des enfants et leur devenir en tant qu’individu tout au long de la vie. Elle requiert d’avoir des connaissances approfondies en observation, en éthologie, en théorie de l’évolution, en théorie des systèmes, en développement de l’enfant, en neuroscience, en traumatologie.

Réfléchissons

Peut-on en effet sérieusement penser que l’espèce humaine, dans sa diversité de culture, d’environnement, se classe en 4 catégories : sécure, insécure évitant ou résistant, désorganisé ? Peut-on réellement croire que ce serait si simple ? Alors, comment expliquer que l’on a tant de problème à soigner les difficultés graves de l’attachement et les troubles de l’attachement ?

 Comment explique-t-on que les parents en difficultés sévères peuvent rester en difficultés sévères même après ateliers, formations à la parentalité, interventions psycho thérapeutiques ? Comment explique-t-on que tous les parents ne reçoivent pas une formation pendant la grossesse à ces principes (j’ai lu les lois de l’attachement !) et abracadabra, on a beaucoup moins d’enfants difficiles dans la société ? Pourquoi la recherche ne montre-t-elle pas encore d’effet de cette information scientifique sur la société avec par exemple un taux de placement plus faible, honnêtement, c’est même le contraire qu’on mesure… https://www.onpe.gouv.fr/chiffres-cles-en-protection-lenfance ?

Pourquoi n’observe-t-on pas moins de dépression chez les parents ? Pourquoi voit-on émerger la notion d’épuisement parentale, de burn-out parental ? Parce que ce n’est pas si simple !

La recherche montre pour le modèle ABC+D de la théorie de l’attachement que nous serions à peu près 65 % de sécures, 35 % d’insécures et 15 % de désorganisés (vous remarquerez que cela fait plus que 100 % et que cela signifie que certaines personnes reçoivent une double classification, ce qui rend déjà les choses plus complexes).

Si l’on considère que la sécurité de l’attachement est le top du top, 50 % des individus du monde entier n’atteindraient pas l’optimum. Peut-être, mais est-ce réellement seulement la parentalité et les soins apportés par les parents qui en seraient la cause ? C’est en fait beaucoup plus compliqué que cela… Les résultats de la recherche sont souvent grossis, sortis de leur contexte, caricaturés et c’est le cas pour la théorie de l’attachement comme pour d’autres théories scientifiques, je pense même que c’est pire, parce que la théorie de l’attachement, contrairement à la psychanalyse par exemple, est une candidate parfaite à la simplification à outrance.

Oui l’attachement est un lien vital, l’attachement sécure est comment dire… plus sécurisant et autorise un développement tranquille, mais si l’on y réfléchit sérieusement, pourquoi un parent ne parvient-il pas à mettre en place un parentage sécurisant pour l’enfant ? Ce n’est pas juste parce que dans les années soixante on nous disait de laisser pleurer les bébés et que c’est une pratique qui perdure, ce n’est pas juste parce que nous, les Occidentaux, avons un maternage plus distal ?

Dans l’autre sens, comment explique-t-on, dans les processus des liens, dans les processus de construction psychique, que des individus ayant eu des enfances HORRIBLES, puissent être des parents sécurisants pour leur enfant ? Encore une fois, ce sont des processus difficiles que la théorie de l’attachement (la vraie et non sa vulgarisation abusive) tente d’expliquer.

Quand même, l’attachement, c’est une donnée évolutionniste. Les trois stratégies ont été maintenues dans notre répertoire comportemental dans l’évolution de notre espèce, parce qu’elles nous apportent à nous et à nos enfants, un avantage de survie. Il n’y a pas précisément de mauvais patterns d’attachement à éradiquer et de bons patterns à développer.

Baby business et marchandisation du lien…

J’aimerais tant que l’on arrête de faire de la théorie de l’attachement un « baby business » reposant sur la culpabilité des parents ou leur désir naturel de vouloir bien faire pour leurs enfants.

J’aimerais tant que l’on se mette à réfléchir en profondeur, que l’on n’imagine pas qu’une théorie scientifique, quelle que soit sa validité, puisse devenir la réponse à un ensemble de problèmes, comme par magie. C’est dangereux, pour les parents, pour les enfants, pour les professionnels et la société, pour la théorie elle-même et la science.

Alors pourquoi tout le monde se jette-t-il sur cette théorie ? Probablement parce qu’elle nous parle au plus profond de nous. Peut-être aussi que tout un ensemble de facteurs sociétaux et historiques, la met au centre de nos préoccupations actuellement, tant nous avons le désir que notre monde évolue vers un monde meilleur, mais je ne crois pas que ce soit la seule raison, hélas !

Je crois qu’il y a là aussi un business, un business de la parentalité et du bébé qui se développe.

Car finalement, tous ces ateliers se monnaient, génèrent des rentrées d’argent. Ne serait-on pas, sous couvert de bonne conscience scientifique, en train de marchandiser le lien ? Selon la législation française, le corps humain n’est pas une chose. C’est pourquoi il est hors du commerce, indisponible selon l’article 1128 du code civil. Je me demande s’il ne faudrait pas le même principe pour le psychisme humain et les liens humains, mais je suis sûrement une idéaliste.

Revenons à ces ateliers et à ces formations sur l’attachement pour les parents qui me mettent en colère. Je dirais que pour ceux qui font des ateliers en présentiels, même si le contenu de leur atelier n’a rien, ou probablement pas grand-chose d’innovant, que ce contenu est accessible en gros partout et que toutes ces idées peuvent s’acquérir pour l’achat d’un livre (ou deux ou trois, allez je vous l’accorde !), en librairie, ils offrent néanmoins une relation, une présence, peut-être même une attention, une capacité de mentalisation. Ce sont ces facteurs qui seront aidants pour le parent, quasiment sans que l’organisateur en ait conscience. Ce n’est probablement pas tant le contenu de ces ateliers qui aide, mais l’expérience d’être en lien avec un groupe, un formateur à ce moment-là.

Mais je viens de voir passer une proposition de formation en ligne, par vidéo pour moins de 30 € ! 3 h de vidéo sur la théorie de l’attachement à destination des parents. L’ingénieur pédagogique e-learning que je suis (si, si, master terminé de l’université de Rennes, plate forme en développement pour l’observation du bébé), je doute qu’il y ait quoique ce soit de l’ordre de la relation bienveillante, soutenante, de la mentalisation qui soit offerte dans ce type de formation.

En gros, on vous vend 3 h de vidéos sur un contenu parlant de comment construire une relation avec vos enfants (peut-être même probablement un peu plagié ou redondant avec ce que l’on peut trouver partout) et ON VOUS LAISSE SEUL avec cela. À vous de gérer vos émotions, à vous, seul de faire le tri avec votre enfant. Parce qu’enfin, les formations à l’attachement, ça secoue, les gens ne devraient pas être seuls, il faut les accompagner. Je le sais, car je forme les gens à ce type de contenu et je dois régulièrement prendre soin, comme une psy que je suis, des émotions de mes apprenants, qui passent parfois par des remises en question violentes, lors de  formation sur le lien !

Ces formations en ligne, pas chères, sans lien, qui prônent le lien, c’est un paradoxe non ? Si je devais qualifier cela en termes d’attachement, je dirais que ce n’est pas sécure comme processus, c’est évitant !

Alors en effet, on peut faire de l’information vers les parents, on peut faire de la psychopédagogie universelle, c’est-à-dire donner accès à un premier niveau d’information, à une vulgarisation scientifique bien pensée, mais ce niveau devrait être gratuit. C’est celui de la PMI en France, de l’ONE en Belgique, c’est celui des campagnes d’information gouvernementale. C’est celui du très bon site Yapaka. Mais on ne vous vend pas ce contenu !

Aussi vous me direz, la formation n’est pas chère. Certes. Cependant, il faut couvrir les frais de réalisation de la formation, les frais d’hébergement du site, même les frais de marketing commercial (car une pub Facebook ça se paye). Mais, quand on pense à la taille du marché qu’offre internet, moins de 30 € pour un module constitué de vidéos (dont on trouve l’équivalent bien meilleur en ligne, puisque c’est une spécialiste internationalement reconnue qui parle et gratuitement : vidéo Nicole Guedeney), on commence à se poser la question du business.

30 € X 100 (100 inscrits, ça va vite sur internet avec ce genre de contenu qui prétend offrir une solution aux parents) cela fait 3000 €. Cela couvre déjà bien les frais de conception du scénario pédagogique et la réalisation des vidéos. Ça couvre globalement les frais de toute l’ingénierie pédagogique qui ne sont pas bien élevés, parce que ce n’est pas de l’ingénierie pédagogique bien difficile. Imaginez sur plusieurs années, sur des milliers d’inscrits, un business carrément, une rente même, sur du vide, enfin sur une offre de valeur quasi inexistante, par rapport à ce qui se trouve déjà partout.

Au mieux ce contenu devrait être gratuit, offert éventuellement sous forme de MOOC. Au pire, il devrait être vendu soit à un prix dérisoire (1,50 € pour couvrir les frais d’hébergement), soit offrir un véritable accompagnement pour les apprenants.

Je suis donc en colère, parce que je trouve que l’on se moque un peu du monde, des familles en difficulté dans le lien avec leur enfant, de la théorie de l’attachement et je ne vois personne se positionner clairement par rapport à ça. C’est dénigrer la souffrance des individus, des enfants, déprécier le travail des cliniciens sur les terrains engagés avec les familles en souffrance. Et enfin, c’est dangereux, pour les parents, pour les enfants, pour les professionnels et la société, pour la théorie de l’attachement elle-même et la science, ne le voyez-vous pas ?